Claire Lechevalier et Brigitte Poitrenaud-Lamesi (éd.), Un besoin d’Homère. Usages contemporains d’une œuvre antique, Presses Universitaires du Septentrion, Lille, 2024, 305 p.
Compte rendu par Andréa Guichon, Sorbonne Antique
Claire Lechevalier et Brigitte Poitrenaud-Lamesi présentent dans ce présent ouvrage intitulé Un besoin d’Homère. Usages contemporains d’une œuvre antique dix-sept contributions issues du colloque tenu à l’université de Caen Normandie en octobre 2020. Soutenu par l’unité de recherche LASLAR (Lettres, Arts du Spectacle, Langues Romanes) et s’insérant dans les travaux de l’axe « Actualités de l’Ancien », il a été initié par le séminaire « Qu’est-ce que l’Ancien ? ». La réflexion porte sur la réception de l’Antiquité dans les différentes productions modernes, par leurs formes et leurs enjeux. Cet ouvrage est à destination d’un public de spécialistes.
Dans un avant-propos (p. 9-16), les auteures présentent les réflexions élaborées et les questionnements des différentes contributions, ainsi que du livre dans son ensemble. Ulysse est perçu comme étant l’objet de réadaptations contemporaines, tout comme son histoire et les personnages qui sont sujets à des remaniements avec une interprétation moderne et subjective des artistes. Le titre « Un besoin d’Homère » fait référence à un article de Pierre Judet de la Combe, publié dans Le Monde le 28 avril 2018, et intitulé « Pourquoi Homère reste d’une brûlante actualité ». En effet, l’œuvre d’Homère est caractérisée comme un « lieu commun » et un « matériau fondateur » (p. 10) à reprendre et à questionner. Les questions des auteures sont claires et énoncées : pourquoi faire usage des poèmes homériques et les réinvestir dans d’autres formes que l’épopée, et en quoi et sous quelle forme l’œuvre est encore agissante en tant qu’œuvre ? L’exploration de ces questionnements se fait à travers la démythification de la création poétique et l’élaboration d’un paradigme transculturel. L’ouvrage présente les nombreuses lectures des textes homériques.
L’avant-propos est suivi d’un entretien avec Pierre Judet de la Combe (p. 19-36), helléniste et philologue. Il répond à plusieurs intervenants du colloque depuis son point de vue d’helléniste et de traducteur de l’Iliade. Une bibliographie exhaustive se retrouve aux pages 289 à 305.
Les dix-sept contributions sont réparties en cinq parties : « Voix poétiques » (p. 39-96) ; « Homère par-delà la tradition ? » (p. 97-156) ; « Méditerranée-Caraïbe » (p. 157-202) ; « Métamorphoses des figures héroïques » (p. 203-246) ; « Échos cinématographiques » (p. 247-288).
La première partie se constitue de quatre articles qui étudient la malléabilité de l’oral, les différentes voies narratives et les différentes créations poétiques qui entourent l’œuvre d’Homère.
Le premier article « Saisir l’émergence de l’épopée par la fiction : suites de l’histoire et/ou préquels de l’Odyssée (David Gemmell et Simone Bertière) » d’Ariane Ferry (p. 39-52) interroge les voies narratives et la figure de l’aède transformée en un Ulysse narrateur au travers de deux romans : Troy d’abord, de David Gemmell, ainsi que Le roman d’Ulysse de Simone Bertière. Les œuvres permettent de questionner la place d’Homère dans la création romanesque, dans l’imaginaire de la création et dans la place de l’oralité dans la voie narrative et créatrice.
Ariane Eissen dans « Renouer avec l’oralité de l’aède : Omero, Iliade, d’Alessandro Baricco, et L’Iliade des femmes. Récits homériques à deux voix » (p. 53-70) révèle qu’une forme d’oralité est recherchée par le public. Les deux extraits sonores, l’un musical, l’autre littéraire, posent la question de savoir quels aspects du texte homérique sont portés à la perception des auditeurs. Cet article met en exergue le lien entre l’épopée et le théâtre, entre la littérature et la musique, musique qui tient une place primordiale pour l’aède.
Anne Gouria dans « “Il est matière de son écho”. Homère en résonance dans Nostos de Maxime Hortense Pascal » (p. 71-82) fait une analyse approfondie des dérives des textes, qualifiant l’oralité comme un élément non fixe, et qui encourage à l’attention vis-à-vis des échos du texte et de ses allusions. Le recueil de poésie Nostos a voulu « reconsidérer l’impensé de l’Odyssée » (p. 81), c’est une réécriture féminine, avec une reprise des thèmes passés apposés au présent.
Dans « I do, I undo, I redo. Traversées homériques de l’œuvre de Louise Bourgeois » par Shirley Niclais (p. 83-96), l’art contemporain rencontre l’histoire homérique. L’article reprend l’œuvre artistique de Louise Bourgeois Cellules, sous le prisme du mythe de Pénélope en y décelant l’analogie du tissage.
La deuxième partie est formée de quatre articles qui questionnent l’existence d’une spécificité de la production homérique étasunienne. Les exemples mobilisés montrent l’abondance de la production et les différentes positions qui peuvent être prises. C’est avant tout la plasticité du mythe qui est étudiée, plasticité qui lui permet d’être réinvesti en touchant de multiples publics.
Le premier article, écrit par Sylvie Humbert-Mougin « Un “Homère américain” ? Sur quelques fictions récentes » (p. 97-110) analyse des positions opposées dans les réadaptations, de la position assez conservatrice par Dan Simmons dans le milieu universitaire, aux romans de Madeline Miller proposant des fictions homériques alternatives avec de nouveaux procédés (cliffhanger, fanfiction). L’œuvre nuancée de Daniel Mendelsohn reprend les méthodes de l’enseignement sous la forme d’un dialogue avec ses étudiants qui l’interpellent sur différentes questions. Les textes utilisés interrogent et reflètent les conditions de réception aux États-Unis, et présentent les nuances des réinterprétations homériques.
Élodie Coutier dans « Mythographie et réécriture : l’Iliade dans la bande dessinée du XXIe siècle » (p. 111-126) compare La Sagesse des Mythes de Luc Ferry et l’Age of Bronze d’Eric Shanower. L’autrice a fait le choix de comparer deux modèles opposés afin de montrer la diversité des utilisations à l’école et à l’université des poèmes homériques en BD. Son article permet ainsi de légitimer la bande dessinée comme l’une des portes d’entrée vers l’œuvre d’Homère.
Martina Stemberger dans « The Greatest Fucking Masterpiece Ever Written Ever » (p. 127-140) étudie la « fanfiction classique » (p. 136), abordée comme une réception créatrice d’Homère dans la culture populaire. Ce genre littéraire, fusion des genres contemporains, peut-être une première porte d’accès à un public ignorant l’œuvre homérique. L’autrice souligne la présence des enjeux sociétaux qui se forment dans une histoire homérique réactualisée. Ce genre est donc aussi un terrain d’affrontement entre tradition et réinvention, l’exploration des vides dans la fanfiction est utilisée pour la réécriture du mythe.
Magali Jeannin dans « Ulysse et l’Odyssée dans les adaptations jeunesse contemporaines : l’éternel retour du héros » (p. 141-156) montre que la familiarisation de l’œuvre avec le jeune public est un enjeu essentiel car il détermine sa réception. L’article analyse la symbolisation et la valorisation d’Ulysse dans les adaptations et les réécritures. Familiariser le jeune public à Ulysse implique des choix de réduction de l’histoire. La simplification fait ressortir les thèmes principaux repris : retour, voyage, héros, aventure (p. 147).
La troisième partie s’attache à questionner la place d’Homère dans la culture caribéenne et les formes d’appropriation des épopées homériques.
Dans les deux premiers articles, il est montré que la tradition qui peut apparaître hermétique devient ici un socle et un outil, et un lieu de transferts culturels et de variations. D’une part, Marco Doudin étudie « Homère et ses métamorphoses chez Derek Walcott » (p. 157-168) notamment dans son œuvre Omeros. Il y souligne les ajouts et les transformations selon le code et la tradition caribéenne, mais toujours avec une reprise des codes de l’épopée homérique. D’autre part, Cécile Chapon avec « De l’autorité poétique à la voix familière : Homère compagnon de route des poètes caribéens (Derek Walcott, Raúl Gómez Jattin) » (p. 169-184) tient la même ligne directrice en reprenant la malléabilité d’Homère chez les poètes caribéens. Cécile Chapon explique que la place de la tradition classique dans l’éducation constitue un héritage du colonialisme ; la formule « reterritorialisant Homère dans le contexte d’une île caribéenne » (p. 180) rend compte de cette réception verticale. Homère leur permet d’exprimer le thème du retour vers la terre natale et la reconnaissance par autrui, importante en tant qu’auteurs.
Le troisième article, « Ulysse et la conscience poétique chez Walcott, Siméon et Ransmayr » est élaboré par Franck Collin (p. 185-202) et se focalise sur une critique de l’héroïsme mortifère. Les trois auteurs étudiés sortent du cercle de pensée habituel pour remettre en question le héros (Ulysse), et l’humanisent tout en le critiquant. Une autre facette d’Ulysse est dépeinte et la question de sa relation avec Pénélope est développée et enrichie.
La quatrième partie fait état de la figure du héros sous le prisme de différents facteurs exprimés dans trois articles.
Le premier article « Dernières transformations de l’Ulysse italien » par Brigitte Urbani (p. 203-216) fait une synthèse de la considération de la figure d’Ulysse en Italie. L’auteure analyse de manière chronologique l’approche du héros et le phénomène de refonte des personnages, principalement féminins. La question identitaire chez Ulysse est analysée, ainsi que son changement après son voyage et son errance. La considération de l’héroïsme antique est démystifiée et la violence permanente mise en avant, avec une comparaison à l’actuelle violence de la société.
Le deuxième article (p. 217-230) par Silvia Fabrizio-Costa analyse « Ulysse dans le troisième volume de la trilogie de V. M. Manfredi : Mon nom est personne », et fait état du mélange entre la tradition et l’écriture fictionnelle à l’époque contemporaine.
Le dernier article « Le roman La viajera de Karla Suárez : une réécriture moderne de l’Odyssée » par Artémis Sofia Markou (p. 231-246) se concentre sur le personnage de Circé en voyageuse, double d’Ulysse. Le roman est analysé en antithèse de l’Odyssée avec des similitudes sur la structure narrative, le travail phonétique sur les noms, et le personnage de Circé caractérisé par un manque de nostalgie. La question identitaire est abordée de manière à affirmer la « décolonisation de la littérature classique » (p. 240).
La cinquième partie s’intéresse, au travers de trois articles, à la réception des œuvres homériques au cinéma, ainsi qu’à l’influence du médium cinématographique sur leur perception.
Dans un premier article, Caroline Eades et Françoise Létoublon étudient « Le Regard d’Angelopoulos sur l’Odyssée ». L’article s’attache à repérer les mythes représentés par le cinéaste et à analyser ses procédés formels. Theo Angelopoulos mêle constamment le mythe et l’Histoire, et l’article interroge les conséquences pour le public d’un regard subjectif derrière la caméra de la représentation du mythe par le cinéma.
Le deuxième article « L’Odyssée américaine » par Yann Calvet (p. 264-274) analyse « cette histoire américaine qui construit ses propres mythes en se réappropriant, d’une certaine manière, des schémas épiques (et bibliques) » (p. 266). L’article rend compte des références homériques mobilisées dans le processus de création et de réalisation.
Enfin, le dernier article d’Antoine Gaudé, « Homère à Hollywood, ou la gestion de l’imaginaire héroïque dans le péplum contemporain » (p. 275-288) interroge notre culture visuelle contemporaine vis-à-vis de l’imaginaire du héros. La relation du spectateur à la figure du héros passe par l’affect et son identification à ce dernier. Antoine Gaudé a analysé trois péplums hollywoodiens, Gladiator, Alexandre, et Troie, qui s’attachent à trois guerriers antiques pour comprendre les critères et affiner l’archétype du héros guerrier. L’article montre qu’Hollywood impose des critères qui entraînent la préférence du public pour le héros passé des mythes antiques, rassurant, fort et qui se bat contre un antihéros.
Pour conclure, nous pouvons dire que l’ensemble des contributions cherche à dessiner une réponse à ce fameux « besoin d’Homère ». Cette réponse est unanime et passe par l’analyse de l’actualité homérique. Il est bien admis ici que par ses œuvres et son héritage mythique, Homère est utilisé en tant qu’inspiration poétique et narrative. L’actualité des écrits antiques et la réception des Anciens dans la fiction contemporaine et mondiale sont le fondement de la réflexion de cet ouvrage. Penser Homère, c’est comprendre la pluralité des visions et des interprétations, chacune empreinte de l’auteur et de ses convictions. Les œuvres homériques sont encore un moyen d’exprimer notre identité, de transposer le passé au présent.
Andréa Guichon
Sorbonne Antique